Pourquoi je ne ressens aucune émotion après un traumatisme ? Le clivage des affects expliqué

Vous ne ressentez rien après un traumatisme ou une période difficile? je vous explique le clivage des affects 

Vous avez vécu un événement difficile ou traumatique et vous avez l’impression de ne plus rien ressentir ? Vous savez que vous devriez être triste, en colère ou bouleversé·e, mais intérieurement, c’est comme s’il n’y avait rien ? Cette forme d’anesthésie émotionnelle – être comme dans du coton –  est le plus souvent la conséquence du clivage des affects. Un mécanisme de défense psychique puissant qui se met en place dès l’enfance pour permettre de traverser une situation trop douloureuse.

Est-ce normal de ne ressentir aucune émotion après un événement difficile ?

De très nombreuses personnes arrivent en première consultation avec une angoisse liée au « diagnostic » qu’ils ont reçu soit par une IA, soit par un ami, soit par une autre psy après 2 ou 3 consultations seulement.

Certaines personnes se demandent si elles sont folles voire sociopathe (Si, si, on m’a récemment demandé). La réponse est non. Ne rien ressentir après un traumatisme est souvent défensif : pour comprendre ce phénomène, il faut comprendre pourquoi l’expression des émotions est empêchée. Allons voir du côté du clivage des affects.

Pourquoi je sais que je suis triste mais je ne ressens pas de tristesse ? 

Les émotions rationalisées ou intellectualisées

Très souvent, la tristesse, la douleur, la colère sont intellectualisées : la personne sait comment elle devrait se sentir, mais la sensation est absente. Je reçois de très nombreuses personnes qui me racontent une succession de traumatismes : maltraitance, inceste, emprise, violence dans le couple ou dans la famille ; ou qui évoquent des situations difficiles : impasses (toutes les solutions mènent à l’échec), burn out, deuil…

Et bien souvent, il y a peu ou pas d’émotion, pas d’affect, rien, parfois même un sourire. Il est logique, quand les proches ressentent ces émotions de se demander : « qu’est-ce qui cloche chez moi? » 

Comme je l’ai écris plus haut, le clivage des affects est un mécanisme de défense puissant et inconscient. Explorons des exemples pour mieux comprendre ce phénomène.

Deux exemples concrets pour illustrer le clivage des affects

C’est l’exemple d’une patiente qui me fait part du décès de son grand-père. Elle n’a pas pu assister à ses obsèques car son patron -elle travaille en libéral- lui a dit que sa présence était absolument requise sur un chantier et qu’elle ne pouvait pas s’absenter ce jour là. Elle sait qu’elle est triste, elle comprend que c’est injuste mais elle ne ressent rien.

Récemment, un jeune homme me dit « je me demande si je suis un sociopathe, ça me fait peur ». Ne rien ressentir après un événement difficile ou un traumatisme, apporte un bénéfice principal. En effet, ne rien ressentir, c’est être déconnecté au sens littéral de son ou ses émotions. C’est une forme d’anesthésie, comme être dans du coton qui ferait tampon entre Soi et l’extérieur. Ne rien ressentir protège mais cela à un coût.

Le clivage des affects, un mécanisme de défense précoce

Pourquoi mettons nous en place le clivage des affects ?

Car c’est un mécanisme de défense très puissant et très précoce. Comme son nom l’indique, le clivage des affects permet d’organiser ses pensées et ses ressentis et de s’en détacher émotionnellement. Plus spécifiquement, le clivage coupe la personne de ses « compétences émotionnelles », compétences intrinsèques à l’Être humain. Ne rien ressentir, c’est se couper inconsciemment de son émotion, c’est se protéger émotionnellement et psychologiquement.

Clivage des affects, tous concernés ?

Plus ou moins. Voici des exemples avec des situations différentes (âges, enjeux) mais avec un point commun :

  • Un enfant qui expérimente la maltraitance dans la famille pourra cliver – séparer – ce qu’il vit et ressent d’agréable de ce qui est désagréable et douloureux et se couper inconsciemment de ses émotions pour éviter les sensations et la détresse qu’elles entraînent.
  • L’enfant dont le parent est dépendant (alcool, cannabis…) et ne parvient pas à être sécurisant et présent émotionnellement pour l’enfant ressentira de l’ambivalence, entre amour pour le parent et peur (par exemple quand le parent est allongé temporairement inerte sur le canapé ou qu’il crie).
  • Autre exemple plus « doux », l’enfant ressentira de l’amour et de l’admiration pour sa mère qui lui achète un goûter et vient le chercher à l’école et aussi de la colère quand elle lui annonce qu’il va devoir aller chez la voisine car elle a une réunion pour le travail et ne peut pas jouer avec lui.
  • Ou encore, l’ado sera fière d’annoncer qu’elle a 18/20 en maths ou en philo, mais en voudra au parent qui lui répond « Bravo, plus que 2 points et ce sera parfait! »
  • Enfin l’enfant qui en haut du toboggan a peur de glisser et s’entend dire « mais non, tu es grand tu n’as pas peur » pourra aussi défier sa peur et apprendre à « être fort » et glisser sur ledit toboggan pour contenter son parent.
Le clivage des affects permet aussi de se conformer aux attentes inconscientes de l’environnement et de séparer le « bon du mauvais, l’agréable du douloureux ».

Le déni, un allié indispensable au clivage des affects

Un second mécanisme de défense, bien connu et extrêmement puissant se met généralement en place avec le clivage des affects : le déni.

L’enfant va petit à petit minimiser puis dénier que qui lui arrive, ce qu’il ressent. Le déni se met en place et permet à la personne de ne rien ressentir.

Pourquoi? Dans le cadre des maltraitances envers les enfants, maltraitance au sens très large (de la carence à l’abus dont l’inceste fait partie), si l’enfant ne met pas en place le déni, il ne peut pas s’attacher au parent alors que s’attacher est indispensable pour sa survie et son développement, comme l’ont montré Spitz, puis John Bowlby. Il vaut mieux en effet un attachement insécure ou désorganisé que personne à qui s’attacher. Quand on sait que 80% des violences faites aux enfants sont intra-familiales, on perçoit à quel point le couple déni-clivage des affects est indispensable pour la survie de l’enfant. Je n’écris bien évidemment pas ces lignes pour minimiser la maltraitance ou la rendre plus acceptable ; mais pour montrer que face à l’impuissance, l’instinct de survie pousse la personne à choisir la solution la « moins pire ». Ne rien ressentir ou ressentir le moins possible est nécessaire pour de nombreux enfants. Et ce fonctionnement, ou cet empêchement appris très tôt se poursuit à l’âge adulte.

Ressentir pour se libérer du poids inconscient des émotions non-élaborées

Dans la thérapie que je pratique, il me semble important de tenter de donner une signification à ce qui se joue ou s’est joué pour pouvoir élaborer, penser la blessure puis la panser et ainsi transformer sa trajectoire personnelle ou professionnelle.

J’entends par transformation la capacité de l’humain à donner une forme à l’informe, à donner un sens à quelque chose ou à un événement qui n’en a pas eu. Pourquoi?  Afin de libérer de son psychisme le poids de ce traumatisme et de pouvoir investir sa vie d’une manière plus agréable. Dis autrement, si 60% de votre énergie psychique est mobilisée à analyser l’environnement en terme de danger/non danger, il ne vous reste plus de 40% d’énergie à investir dans des activités (études, apprentissage, travail, relations…..Il ne s’agit absolument pas de justifier certains actes ou certaines situations,  il s’agit de pouvoir accepter que ce qui s’est passé s’est passé, de le nommer et de lui donner une existence. Une fois cette existence donnée, alors on peut se libérer de son poids. Cette approche est directement issue de celle de W R Bion pour les curieuses.

Si dans votre enfance vous avez été rabaissé, vous risquez de rechercher des situation où vous allez retrouver un environnement – personnel ou professionnel -dans lequel vous allez chercher à vous dépasser pour ne pas être rabaissé. C’est une répétition. Tant que le sens n’a pas été donné, la répétition se reproduit, même quand on change de partenaire ou de job….. 

Transformer, c’est alors libérer l’énergie qui est bloquée inconsciemment et qui provoque symptômes (insomnie, trouble de l’alimentation, angoisse) ou répétitions comme je viens de l’exprliquer (je tombe toujours sur le même chef, le même type de femme ou d’homme….)

Pourquoi la maltraitance émotionnelle reste un mot tabou, même dans une famille "sans histoire"

« Maltraitance » : le mot fait peur, et beaucoup de personnes qui poussent ma porte le refusent. Elles consultent pour un manque de confiance en soi, des difficultés au travail ou en couple, un burn out. Ou car elles ne ressentent rien et s’inquiètent. Leur enfance, elles la décrivent comme heureuse : des parents présents et investis, ne les ont (quasi) jamais frappées, les ont accompagnées au sport, à la musique, aux anniversaires…

Et pourtant, on peut tout avoir et manquer du principal : un parent soutenant et psychiquement présent et disponible qui entend la tristesse ou la colère de l’enfant et aide à les traverser. La maltraitance émotionnelle consiste à ne pas répondre, de façon répétée, aux besoins affectifs de l’enfant, ou à les disqualifier. Elle est rarement spectaculaire. Elle se loge dans de petites choses répétées :

  • des émotions qu’on n’a pas le droit d’exprimer (« ne pleure pas », « ce n’est rien », « tu exagères »),
  • une valorisation qui ne porte que sur les résultats, la performance, les notes,
  • un parent présent physiquement, mais fatigué, préoccupé ou absent émotionnellement, 
  • un enfant qui apprend à ne pas déranger, ou à rassurer ses parents.

Il ne s’agit pas d’accuser des parents qui ont fait de leur mieux, souvent avec ce qu’ils avaient eux-mêmes reçu. Il s’agit de reconnaître ce que l’enfant a vécu et ressenti, et ce qu’il a dû mettre à distance pour rester attaché. C’est ce qu’on appelle le traumatisme en creux (voir mon article) : ce qui aurait dû être là et n’y était pas. Cet enfant là, devenu grand, ne peut pas effacer son ardoise sans thérapie. Et en attendant, il clive.

Ne rien ressentir, c’est souvent avoir appris très tôt que ressentir n’avait pas sa place, n’était pas « ok ».

À retenir

  • Ne rien ressentir face à un traumatisme n’est ni de la folie, ni de la sociopathie : c’est le plus souvent le signe d’un mécanisme de défense qui s’est mis en place inconsciemment.
  • Le clivage des affects opère une séparation (un clivage) inconscient du vécu douloureux et du vécu agréable, pour permettre à la personne de continuer à fonctionner malgré la souffrance.
  • Le déni (une sorte d’occultation inconsciente) vient renforcer ce clivage : il permet à l’enfant de rester attaché à un parent qui lui fait du mal, ou ne lui fait pas du bien, ce qui est vital pour sa survie.
  • Ces mécanismes de défense sont inconscients et se mettent en place très tôt, souvent dès la première année, et perdurent à l’âge adulte.
  • Le corps ressent malgré tout les émotions, même si le psychisme les réprime. Ces ressentis peuvent se manifester sous forme de symptômes (angoisse, troubles du sommeil, de l’alimentation) ou de répétitions (relationnelles, professionnelles)
  • La maltraitance ne se limite pas aux violences visibles : elle peut aussi être discrète, invisible, présente même dans une enfance en apparence heureuse. Ne pas pouvoir exprimer ses émotions ou certaines émotions est très répondu : cela contribue au clivage des affects.
  • En thérapie, donner du sens à ce qui s’est passé permet de libérer l’énergie bloquée par ces mécanismes de défense, et de retrouver progressivement l’accès à ses émotions.

À noter

J’écris cet article en mélangeant volontairement féminin et masculin afin de créer une alternance sans alourdir la syntaxe. Les symptômes, situations, exemples ou propos relatés fonctionnement de la même manière pour l’Humain, peut importe le sexe ou le genre.

 

"Les émotions guérissent lorsqu'elles sont écoutées et validées."
Jill Bolte Taylor
Neuroanatomiste

Conclusion

Ne rien ressentir n’est pas une anomalie : c’est un mécanisme de survie. Cette incapacité à ressentir est un mécanisme de survie. Puissant, ancré, archaïque, il évite l’effondrement psychique. La bonne nouvelle, c’est que ce qui a été empêché peut être expérimenté. Loin de plomber, le travail thérapeutique est libérateur.

FAQ Emotions

Ne rien ressentir après un événement dificile, est-ce normal ?

Oui, c'est même très fréquent. Ce n'est pas un signe de folie ou d'insensibilité, mais souvent la trace d'un mécanisme de défense — le clivage des affects — mis en place très tôt pour survivre à une situation où ressentir aurait été trop douloureux ou dangereux.

C’est une crainte fréquente : « j’ai tenu jusqu’ici sans rien ressentir, et si tout remontait d’un coup ? » Il arrive que des émotions longtemps mises à distance refassent surface à l’occasion d’un événement (un deuil, une naissance, un burn out, la fin d’une relation), et ce moment peut être déstabilisant. Mais ce n’est ni une fatalité ni un effondrement obligatoire. Le clivage a rempli sa fonction : il a permis de tenir. En psychothérapie, on avance à un rythme supportable, sans forcer les défenses, pour que les émotions redeviennent accessibles progressivement plutôt que d’un seul coup. Redonner du sens à ce qui s’est passé permet de libérer l’énergie bloquée sans être submergé.

Oui. C’est justement le travail de la psychothérapie : redonner du sens à ce qui s’est passé pour que l’énergie bloquée se libère progressivement, et que les émotions redeviennent accessibles sans être submergeantes.